Clair de lune, La Nuit, Maupassant, littérature française, romantisme, nouvelle, narrateur homodiégétique, nuit, cauchemar, bois de Boulogne, prostitution, inconscient, amour, mort, temporalité, fantastique, rêve, réalité, symbolisme
Célèbre auteur affilié au mouvement réaliste, Maupassant se distingue pourtant de ses confrères, comme Flaubert ou Zola, par son intérêt prononcé pour le fantastique et les phénomènes paranormaux. [...]
« La Nuit » est une des nouvelles les plus tardives du recueil Clair de lune, publié dans une édition augmentée en 1888, et aussi la dernière du livre. [...]
En tant que récit bref, efficace et centré sur les retournements soudains de situation, la nouvelle « La Nuit » est un exemple du genre. Le narrateur homodiégétique y évoque à la première personne du singulier son affection pour la nuit, expose son goût pour les promenades nocturnes et parvient à en raconter une qui lui a fait connaître un véritable « cauchemar », comme l'indique le titre alternatif de cette nouvelle. La nuit est dotée d'un pouvoir ambivalent : elle inspire tantôt le repos, tantôt la terreur. Elle est révélatrice de la dualité de l'Homme et de la nature.
[...] Le début du texte se caractérise ainsi par une certaine emphase ; le lecteur ne dispose d'aucune coordonnée spatiale ou temporelle, il ne fait que la connaissance de la subjectivité du narrateur et de l'évocation de ses sentiments euphoriques à l'égard du phénomène naturel, cosmique et cyclique qu'est la nuit. Le lyrisme et ses réminiscences romantiques ont la part belle dans cette ouverture du récit, comme en témoigne la périphrase suivante de la nuit : « une onde insaisissable et impénétrable [ . ] [qui] étreint les maisons, les êtres [ . ] de son imperceptible toucher » (Maupassant 1888). La nuit acquiert une densité corporelle avec laquelle le narrateur entretient des rapports quasiment érotiques (« comme on aime [ . [...]
[...] Pour conjurer cette confusion, la narration abonde en verbes d'action : « Je marchais, me semblait-il, depuis un temps infini, car mes jambes fléchissaient sous moi, ma poitrine haletait, et je souffrais de la faim horriblement » (Maupassant 1888). Enfin, la scène décisive pour marquer cette disparition du temps humain est celle où le narrateur se dit : « "Je vais ouvrir le verre de ma montre et tâter l'aiguille avec mes doigts." Je tirai ma montre . elle ne battait plus . elle était arrêtée » (Maupassant 1888). L'arrêt de la montre est symbolique de l'arrêt des « battements » du c?ur. Le narrateur est alors suspendu dans un hors-temps qui rappelle l'expérience du rêve et du cauchemar. [...]
[...] » (Maupassant 1888), la force vitale du narrateur est emportée. L'union avec l'eau, s?ur de la nuit de par son opacité, se solde par la mort, comme pour signaler l'impossibilité à quitter sans dégât le règne du visible. Dans cette nouvelle, « La Nuit » est une actrice à part entière. Symbole aux innombrables ramifications, le lecteur assiste à la dévoration progressive du narrateur qui est aussi son adorateur. Grâce à un récit tout à la fois intense, rythmé et sobre, Maupassant donne une forme plausible et captivante aux forces destructrices de l'inconscient. [...]
[...] L'amour étant une quête de symbiose, l'affection extrême du narrateur pour la nuit finit par le dissoudre en elle. Cette dissolution ou cette dévoration se fait bien entendu contre sa volonté et renvoie aux forces de l'inconscient que Freud commencera à étudier de manière systématique quelques années plus tard. Que le narrateur disparaisse pour un temps indéterminé dans « le bois de Boulogne », haut lieu de prostitution, et qu'il y connaisse « une exaltation de pensée qui touchait à la folie » (Maupassant 1888) est tout à fait significatif. [...]
[...] Le narrateur se rend ensuite au « bois de Boulogne », lieu plus obscur et réputé pour la prostitution, sans rien en dire de plus ; cette ellipse narrative représente le seuil vers une autre expérience de la nuit, celle de la désorientation. La désorientation Lorsque le narrateur regagne la capitale en « repassa[nt] sous l'Arc de Triomphe », tout change ; l'expérience habituelle de ces déambulations nocturnes est rompue par le pressentiment de « quelque chose d'étrange ». Constatant qu' « il était deux heures » du matin, il traverse un Paris vide, sans éclairages désormais, plongé dans « une nuit si sombre » que la ville perd ses contours les plus familiers. [...]
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