Éden, Monica Sebolo, identité culturelle, civilisation, communauté, inégalités, nature, cultures et traditions
Les observations, les analyses et questionnements nés de rencontres inédites de cultures différentes, appelées ou forcées, nourrissent un imaginaire dense de schémas narratifs et de représentations culturelles, tant la question contient d'enjeux. Elle doit donc être abordée avec respect. Tiré du latin civitas, désignant d'abord la cité, le terme renvoie de façon primaire au « fait pour un peuple de quitter une condition primitive (un état de nature) pour progresser dans le domaine des moeurs, des connaissances, des idées ». Elle est ensuite objet de toutes les discussions philosophiques modernes et de toutes les projections. Ainsi, Benveniste a-t-il démontré en 1767 que la civilisation constitue « un stade idéal d'évolution matérielle, sociale et culturelle auquel tend l'humanité ». Il en est ainsi de l'extrait que nous allons étudier ici, tiré du dernier roman, Éden, de Monica Sabolo, publié en 2019. En effet, à travers une narration singulière autant que lucide, l'auteur nous invite à observer, précisément dans ce passage, comment une tribu autochtone perçoit l'envahissement de son territoire par une civilisation « avancée ».
[...] Éden, Extrait - Monica Sebolo (2019) - Comment l'auteur rend-elle compte à la fois de la situation vécue, de ses enjeux et de la compréhension du monde qu'elle porte sur les civilisations traditionnelles amenées à disparaitre ? Il est pléthore d'exemples issus de la controversée littérature d'idées d'abord initiée par les Lumières et les grandes découvertes civilisationnelles des siècles précédents, qui traitent de communautés traditionnelles séculaires confrontées à la rencontre de civilisations nouvelles, modernes et de romanciers fascinées, portés à défendre leurs voix et leurs coutumes, comme pour mieux sortir le lecteur de réalités et de schémas modernes tout en l'interrogeant sur sa vision du monde, tel le très récent De pierre et d'os de Bérengère Cournut paru en 2019. [...]
[...] Elle offre ainsi au lecteur le tableau désolant d'être témoin de cette confrontation et de cet arrachement territorial et culturel. Monica Sabolo aborde, enfin, l'hypocrisie d'un monde occidental déraisonnant dont les actes et les perceptions du monde se nourrissent d'une vision proprement suprémaciste lorsqu'elle évoque l'homme blanc dénaturé, « satisfait » et posant « les bras croisés » devant le photographe. Elle évoque ainsi l'idée d'une culture civilisationnelle spécifique, qui se conforte dans une lecture unidimensionnelle de ses perceptions du monde tout comme elle apparaît plongée dans une mauvaise bonne conscience de ses agissements et de ses motifs. [...]
[...] Rappelons enfin quant à l'implication de la romancière dans la défense de la cause autochtone, cette citation de Sainte-Beuve qui affirme que « C'est l'effet et le but de la civilisation, de faire prévaloir la douceur et les bons sentiments sur les appétits sauvages » ou encore et plus largement sur le devenir civilisationnel grâce à la réflexion de Mauriac qui invite à réfléchir plus philosophiquement en affirmant qu' « une civilisation ne se mesure pas à la rapidité des voyages ni au confort de la vie atérielle, mais, comme le royaume de Dieu, elle réside au-dedans de nous et se rattache à une certaine vertu de l'âme ». [...]
[...] La narratrice souligne également son inscription dans une société et culture familiale traditionnelle, évoquant tour à tour « sa mère » puis « les luttes de (ses) pères ». Si les tribus autochtones forment une entité semblant indissoluble, l'auteur donne à lire surtout, une annexion dérangeante, exprimée principalement par une figure de métonymie sonore et sournoise faisant de simples machines, les « tronçonneuses », les emblèmes d'une prise de pouvoir territoriale matérielle, s'insinuant à force de bruit et d'action répétée « jour après jour », jusque dans la tête des êtres. Elle décrit le franchissement ultime de l'intime par ces « ondes » qui grésillent et s'étirent, s'introduisant « jusqu'à l'intérieur de nous ». [...]
[...] Plus loin, c'est le foisonnement descriptif des convois qui opère dans une gradation angoissante, une lecture étourdissante et presque effrayante du matériel déployé, « voitures, grues, tracteuses, pelleteuses . » et de leurs équipements, « câbles, mats et pylônes ». Il traduit, lui, l'invasion d'un monde moderne qui se définit avant tout par la matérialité et ce plein d'éléments « créant (pourtant) le vide », selon l'expression de la narratrice, qui, plus loin, explique la fuite des animaux et la perte de mémoire de son peuple. Elle suggère ainsi l'opposition de deux conceptions sociétales : celle de la matérialité à l'immatérialité d'une civilisation traditionnelle, construite et orientée sur des rythmes spirituels et naturels. [...]
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