Histoire d'une Grecque moderne, Abbé Prévost, récit épistolaire, procès de Théophé, narrateur, rhétorique, esthétique, doute, Manon Lescaut, représentation féminine, moralité, témoignage, culpabilité, portrait, Robert Mauzi, Empire ottoman, colonisation, esclavage, liberté
Dès les premières pages de L'Histoire d'une Grecque moderne (1740), l'Abbé Prévost place son lecteur face à une voix narrative qui semble s'effacer, ou du moins se limiter, avec une rigueur presque judiciaire, à la simple fonction de témoin. Le narrateur, un officier français en poste dans l'Empire ottoman, se contente d'exposer les faits, ou plutôt, d'exposer le récit de Théophé, cette jeune Grecque dont la vie, marquée par l'exil, la trahison, et les illusions de la liberté, nous est livrée sous forme de lettres.
On n'y lit pas seulement l'histoire d'une femme, mais la présentation d'un cas, d'un dossier presque, que le lecteur est chargé de juger. Mais alors, que révèle cette mise en procès de Théophé sur la nature du récit lui-même ? S'agit-il d'un simple artifice narratif ou d'un symptôme plus profond d'un malaise moral, ou politique, au coeur de l'oeuvre ? Et jusqu'où le narrateur, en se présentant comme neutre, n'oriente-t-il pas en réalité le jugement du lecteur, de manière subtile, mais décisive ?
[...] En choisissant l'ordre, le moment de la publication, en contextualisant (notamment lorsqu'il évoque leur rencontre), il exerce une influence réelle sur la réception du récit. Le procès, ainsi, est latent mais structurant. Chaque lettre devient une pièce à conviction. Et plus le récit avance, plus la question de la culpabilité de Théophé, ou plutôt, de la responsabilité de ses choix pourrait-on dire se pose avec insistance. Elle vend son corps, elle fuit, elle ment même aussi parfois. Mais est-elle coupable pour autant ? [...]
[...] C'est donc à la lumière de ces tensions que l'on peut être amené à se poser la problématique suivante : en quoi le procès de Théophé, tel qu'il est mis en scène par le dispositif narratif du roman, influe-t-il non seulement sur la manière dont on perçoit le personnage, mais plus profondément sur la signification du récit et sur l'expérience de lecture elle-même ? Nous verrons dans un premier temps que cette forme de procès donne au roman sa dynamique propre, en construisant une tension croissante entre témoignage, confession et jugement. [...]
[...] Un exemple particulièrement éclairant se trouve dans sa lettre où elle raconte avoir été enlevée par le capitaine français lorsqu'elle y mêle des sentiments de terreur, de résignation et, plus tard, une forme de gratitude. « Je crus mourir entre ses bras? mais il me parla avec douceur » (Prévost p.?94). Est-elle sincère ? Manipule-t-elle son lecteur pour justifier une forme d'assentiment postérieur ? La question reste ouverte, mais cette ambiguïté rend la lecture profondément inconfortable. On retrouve une logique semblable dans Manon Lescaut. [...]
[...] Conclusion Pour conclure : en quoi le procès de Théophé, tel qu'il est mis en scène par le dispositif narratif du roman, influe-t-il non seulement sur la manière dont on perçoit le personnage, mais plus profondément sur la signification du récit et sur l'expérience de lecture elle-même ? En somme, nous avons vu que la structure judiciaire implicite de L'Histoire d'une Grecque moderne donne au roman sa dynamique propre, en assignant au lecteur un rôle actif de juge. Nous avons ensuite montré que Théophé, figure mouvante et ambivalente, empêche toute lecture univoque et rend le procès profondément instable. [...]
[...] Théophé : entre victime et suspecte, le vertige d'un portrait contradictoire Dans un second temps, il importe d'interroger la nature même du personnage de Théophé, dont la figure ambiguë, écartelée entre la posture de victime et celle de coupable, cristallise toute l'ambivalence morale du récit, et trouble de manière durable l'horizon d'attente du lecteur-juge. On pourrait croire que le lecteur, mis dans la position du juge, pourrait s'appuyer sur une figure stable de Théophé pour fonder son jugement. Il n'en est rien. [...]
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