Le monde littéraire a toujours eu un lien étroit avec la sensibilité, étant considéré depuis toujours comme une sorte de miroir de l’âme humaine. La littérature met en avant diverses émotions, mais aussi les douleurs, la spiritualité, les injustices, tout ce qui peut toucher le lecteur au plus profond de lui-même. La littérature a donc la capacité de faire ressurgir un grand nombre d’émotions, pour autant, cette éducation à la sensibilité est-elle vraiment une vocation littéraire, comme le suggère le sujet ? Le terme vocation utilisé ici est très fort, il relève de l’existentiel, du fondamental. La question ici n’est pas de savoir si la littérature a pour vocation d’éduquer les lecteurs à la sensibilité, mais de savoir si elle doit le faire, si cette mission va de soi.
Nous parlerons tout d’abord de l’importance de la sensibilité en littérature. Ensuite, nous établirons un lien entre les courants littéraires et l’éducation à la sensibilité littéraire. Enfin, nous analyserons les limites du rôle purement éducatif de la littérature en ce qui concerne la sensibilité.
L’importance de la notion de sensibilité en littérature
Les émotions et l’expérience
La littérature ne fonctionne pas comme les autres types d’écrits. Elle a pour objectif de susciter quelque chose chez le lecteur, de véhiculer une émotion, peu importe qu’elle soit douce, agréable ou au contraire violente ou tragique. Dans la littérature, l’auteur doit faire en sorte que le lecteur ressente quelque chose, il doit ainsi s’identifier aux personnages, compatir ou au contraire les détester, le tout étant qu’il en ressorte changé d’une certaine manière. C’est souvent ce qu’il est dit de la « bonne » littérature, qu’elle parvient à changer le lecteur. Dans l’œuvre de Madame de Lafayette, La Princesse de Clèves, toutes les alternatives, les passions contenues ont pour effet de de réveiller une certaine sensibilité chez le lecteur, qui se prend d’amitié pour l’héroïne, qui la comprend. L’émotion ici joue donc un rôle de compréhension des sentiments humains, et les mots qui sont alors choisis par l’auteur prennent une importance considérable.
- Retrouvez une analyse des émotions de la Princesse de Clèves dans le soliloque, la scène du pavillon et le vol du portrait.
Les choix des mots pour véhiculer les émotions
Le choix des mots est particulièrement important dans la littérature. En effet, contrairement à d’autres types d’écrits, la littérature n’est pas uniquement un moyen de raconter quelque chose. L’auteur doit y mettre les formes, il doit styliser, intensifier.
Tous les choix qui sont faits dans une œuvre littéraire doivent l’être pour une bonne raison. Les mots, les figures de style, les images, tout cela participe à la mise en avant de la sensibilité qui sera amenée (ou non) à se développer chez le lecteur.
Dans Les Fleurs du Mal, recueil écrit par Charles Baudelaire, l’auteur, le poète, est réputé pour faire de la souffrance quelque chose de beau. L’idée principale est de toucher le lecteur au plus profond de lui-même, de transmettre une série d’émotions, parfois tristes, parfois dérangeantes, mais que le lecteur ne pourra oublier.
Les différents types de sensibilités existants
Il existe différents types de sensibilité qui peuvent être véhiculées à travers le monde littéraire. La sensibilité, à cet effet, peut prendre la forme d’un sentiment moral, où le sort des personnages évoque la terreur, mais aussi parfois la pitié. Plus haut, nous parlions des injustices, il s’agit d’un type de sensibilité que l’on va retrouver dans des œuvres comme celle de Zola, Germinal. Le lecteur est confronté à la réalité d’une période, et il compatit avec les multiples souffrances des personnages, avec le quotidien des mineurs, en étant plongé directement au cœur de cette époque troublée. La littérature, dans ce cas précis, revêt plutôt la forme d’un miroir de la société, où le lecteur doit ressentir pour en avoir une meilleure compréhension.
Le lien entre les courants littéraires existants et l’éducation à la sensibilité littéraire
Les Lumières
Au 18e siècle, apparait le siècle des Lumières, qui va permettre à la littérature de changer, de devenir un moyen pour tenter de réformer l’intégralité de la société.
Pour les philosophes de ce siècle, la sensibilité est au cœur de toutes choses, ils formulent un véritable projet éducatif sur l’importance de la sensibilité. Pour Rousseau, La Nouvelle Héloïse fait référence à cette sensibilité, en opposant de manière virulente sensibilité et corruption. Pour l’auteur, les émotions permettent un engagement moral et sont un signe de vertu.
Quant à Diderot, son œuvre Jacques le Fataliste évoque tout ce qui touche à la notion de désir, et l’émotion devient synonyme de réflexion.
Le Romantisme
Pour les Romantiques, la sensibilité est très importante, avec la quête de la vérité intérieure et de l’introspection, qui sont alors considérées comme valorisantes et même essentielles.
À cette époque, littérature est synonyme d’émotions et même plus loin, de révélation des âmes. Le lecteur, dans ce type d’écrits, comme Les Contemplations de Victor Hugo est mis devant la beauté de l’humain et du monde qui l’entoure.
La littérature engagée dans la société
Le 20e siècle est celui de la littérature dite engagée, qui souhaite éduquer le lecteur à une certaine forme de sensibilité, plus sociale, plus politique, comme ce fut le cas avec Germinal.
Ces récits ont pour objectifs d’apprendre aux lecteurs la réalité du monde, à développer un esprit critique sur la société. Dans ce cas, la littérature a pour but d’éduquer, d’engager le lecteur.
Les limites au rôle éducatif de la littérature en termes de sensibilité
La littérature autonome, sans vocation éducative
Il existe une littérature appelée autonome, qui n’a pas pour objectif d’éduquer, mais de donner une vision plus formelle du monde, sans aucune vision émotionnelle.
Nathalie Sarraute dépeint un monde où la sensibilité n’est pas une fin en soi, la littérature devient alors dépeinte de manière brute.
Dans beaucoup d’œuvres, la sensibilité n’est pas pour autant absente, car cela est impossible, mais elle est en tous cas secondaire. Il est donc parfaitement possible d’imaginer la littérature exister pour elle-même sans aucune visée purement éducative.
La manipulation des émotions
D’un certain côté, l’éducation à la sensibilité peut aussi faire valoir une forme de manipulation par les mots, et dans ce cas, la sensibilité recherchée devient artificielle. Dans les romans sentimentaux, le lecteur peut être ému mais il n’est pas éduqué au sens premier du terme.
Par ailleurs, s’il y a trop de sensibilité, cela peut aussi avoir un impact négatif sur la littérature. Éduquer aura toujours un lien avec une certaine forme de complexité littéraire.
Les différences de perceptions chez les lecteurs
La littérature a bien d’autres fonctions que celle d’éduquer. Elle permet de se questionner, de divertir, de faire rire, mais aussi d’informer. Il est impossible aujourd’hui de ne donner qu’un seul sens à la littérature, celui d’éduquer car cela serait par trop réducteur. Chacune des œuvres présentes dans la littérature peut produire un effet différent sur le lecteur, et c’est cela qui en fait leur richesse.
Conclusion
La littérature possède une véritable force en matière d’éducation à la sensibilité. Elle peut éveiller la conscience des lecteurs et les habituer à être plus attentifs ou plus empathiques. Toutefois, elle ne saurait faire que cela, elle peut également être autonome.
La littérature n’a donc pas pour unique dessein d’éduquer à la sensibilité, elle y participe, mais ses fonctions sont indéniablement plurielles, raison pour laquelle elle est aussi riche.








