Libre arbitre, déterminisme social, identité, troubles psychologiques, philosophie morale, Pierre Bourdieu, Truman Capote, In Cold Blood roman, responsabilité
En droit, la notion légale de responsabilité se réfère à la capacité d'un sujet à décider de manière autonome d'agir de telle ou telle manière. Une personne ne peut être tenue pour responsable d'une action qu'elle n'aurait pas commise sciemment, délibérément ; c'est la raison pour laquelle un individu affecté de troubles mentaux ne peut être jugé au tribunal pour ses actions. On peut en déduire raisonnablement que toute personne apte à déterminer librement sa conduite est responsable de ce qu'elle fait. Mais est-elle pour autant responsable de ce qu'elle est ? Le cas d'une personne souffrant de troubles psychologiques semble indiquer que, si l'on ne peut pas toujours être déclaré responsable de ce qu'on fait, c'est parce qu'on ne peut, de façon première, être déclaré responsable de ce qu'on est. Pourtant, il semble permis de croire que c'est aussi par nos actions, dont nous sommes responsables (sauf dans ce cas extrême de folie diagnostiquée), que nous nous façonnons quotidiennement une identité : nous sommes ce que nous nous faisons être.
[...] Ainsi, l'individu qui, par son comportement s'approprie les institutions, les codes sociaux du monde qu'il habite, prend en charge et fait perdurer de telles institutions et de tels codes. Il n'est pas individuellement responsable de ce qu'il est en tant qu'il est, pour une large part, déterminé, mais il participe lui-même à déterminer autrui tout aussi bien qu'autrui le détermine. Cette dernière considération invite à penser la responsabilité sur le temps long, et à considérer qu'elle est moins limitée dans sa portée que dans son application singulière au sujet. [...]
[...] À cet égard, notre responsabilité de ce que nous sommes semble être limitée. Dans son roman In cold blood, Truman Capote retrace l'histoire réelle du meurtre d'une famille américaine modèle par deux individus dont l'un, atteint de troubles psychiques et physiques, qu'il décrit avec une grande précision, ne semble pas totalement « responsable » du crime qu'il commet au moment où il le commet, notamment parce qu'il se trouve à cet instant dans un accès de douleur et d'anxiété aigues. Plus précisément, Capote parvient à faire voir dans l'histoire personnelle de cet assassin des éléments d'explication de son comportement ultérieur, et l'on peut estimer dans une certaine mesure qu'il n'est pas totalement responsable de ce qu'il est devenu : suite à de nombreux sévices et humiliations, sa personnalité est le produit d'une histoire au moins autant subie, que prise en charge. [...]
[...] Cependant, si la responsabilité individuelle est limitée par la société et la contingence, il ne semble pas légitime de l'éliminer tout à fait. En effet, on peut considérer qu'à l'échelle d'une vie, un individu qui observe un même comportement de manière rigoureuse et appliquée, suivie, persistante, se détermine malgré les contingences et les déterminations. Il est en ce sens responsable d'une bonne partie de son histoire. C'est ce qui permet, bien heureusement, toute forme de mobilité sociale - si le régime, au demeurant, l'autorise. [...]
[...] À condition de définir l'humain comme un être essentiellement libre, capable de déterminer par l'exercice de sa raison la maxime de ses propres actions, nul ne peut être tenu pour responsable de ses actions, sinon lui-même. C'est la capacité délibérative de l'être humain qui en fait, selon Kant, dans la Critique de la raison pratique, un être libre, et donc responsable. C'est d'ailleurs ce qui permet d'imputer à un individu une responsabilité légale : celui qui commet tel acte peut en être tenu pour responsable dès lors qu'il aurait pu agir autrement. C'est cette essence rationnelle, ce libre-arbitre, qui nous rend responsable de ce que nous faisons. [...]
[...] En d'autres termes, malgré l'inégalité des chances, chacun est responsable de se faire être, ou non, toujours meilleur qu'il n'est. Aristote en ce sens ne considère pas qu'un homme « vicieux » (par exemple un homme très paresseux) ne soit pas responsable de son vice, quand bien même il lui est impossible, ou presque, d'éliminer ce vice. En effet, c'est par l'action répétée (ou dans ce cas précis, l'habitude de l'inaction), qu'il s'est fait être ce qu'il est désormais, bien que cette identité, avec le temps, soit devenue presque immuable. [...]
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