Dits et écrits, histoire des mentalités, Philippe Ariès, Georges Vigarello, histoire de l'enfance, modernité, oppression, acculturation, L'Enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime, histoire des populations françaises, L'Homme devant la mort, histoire de la mort, Pierre Chaunu, Lucien Febvre, Roger Chartier, rupture épistémologique, Gaston Bachelard, école des Annales, médiatisation, Bernard Pivot, Apostrophe, Orest Ranum, Jacques Ariès, Temps de l'Histoire, Foucault
Deux semaines après la mort de Philippe Ariès, Michel Foucault et Arlette Farge débattent et discutent autour de la postérité de l'histoire des mentalités, sur l'influence et l'héritage d'Ariès, Foucault se mettant tantôt à la place de son collègue décédé pour arborer un regard critique sur la situation de la recherche en sciences historiques et sociales - une recherche qui, vraisemblablement, connaît ou va connaître un après Ariès. À la lumière d'un primat de l'histoire sociale, Foucault évoque un grand nombre d'historiens de la seconde moitié du vingtième, et dresse un panorama des jeux de relations entre les différentes approches, la réception des nouvelles histoires des sensibilités, se fixant sur des objets inédits (la peur, la sexualité, les maladies), à partir d'épistémologies nouvelles prenant leur source dans le creux de la vague marxiste et phénoménologue, celle arrivant presque à la fin de sa course.
[...] S'opéra alors un rapprochement entre L'enfant et la vie familiale et les analyses du philosophe Michel Foucault autour de l'idée d'une modernité qui serait le lieu d'une « mise à part », d'une quarantaine des enfants. Dans sa préface de la nouvelle édition de 1973 qui constitue un essai en soi sur la version de 1960, Philippe Ariès donne du crédit à cette thèse et donc indirectement au modèle naissant : « Cette quarantaine, c'est l'école, le collège. Commence alors un long processus d'enfermement des enfants (comme des fous, des pauvres et des prostituées) qui ne cessera plus de s'étendre jusqu'à nos jours et qu'on appelle la scolarisation ». [...]
[...] Ce rapprochement consenti par l'intéressé oriente la réception de L'enfant et la vie familiale autour du modèle interprétatif de l'enfance présentant la modernité comme une entreprise d'oppression, voire d'acculturation, comme l'explique l'historien Georges Vigarello dont une partie des travaux autour du corps s'inscrit dans cette perspective : « Philippe Ariès et Michel Foucault se rejoignent dans la description d'une enfance moderne "opprimée" pour être mieux éduquée, dominée de part en part pour être mieux normée ». [...]
[...] Entraîné par la vague de la « nouvelle histoire », Philippe Ariès devient alors l'un de ses « pères fondateurs » avec Jacques Le Goff, Emmanuel Le Roy Ladurie, Paul Veyne ou Michel de Certeau. L'intérêt premier de cet entretien est en tout cas de replacer la position d'Ariès dans le contexte de la nouvelle histoire post-quantitative. La postérité de l'auteur arrive en retard. Né en 1914, Philippe Ariès, n'était pas historien de profession, et n'a obtenu la reconnaissance institutionnelle qu'à 64 ans, cinq ans avant sa mort. Michel Foucault le reconnaissait cependant avant cette période, puisqu'il entretenait avec lui une relation d'estime. [...]
[...] Le présent entretien a bien sûr un certain intérêt de voir Ariès au regard de Foucault, mais c'est, il nous semble, plus pour situer Foucault dans ce monde académique que sa valeur se précise. Foucault se place en archéologue du savoir, et sa perspective est profondément philosophique - ce revirement scientifique par l'histoire des objets oubliés de l'histoire sociale, de l'histoire quantitativiste, Foucault n'y appartient pas, mais quelque part, il en est à l'origine. De la même façon que La Mécanique d'Ernst Mach ouvrait les champs épistémologiques et théoriques nécessaires pour qu'un Einstein développe quelques années plus tard la relativité, un Foucault a ouvert les liens entre l'histoire et la philosophie en prenant pour objet les savoirs historicisés pour faire changer, pour usiner le paradigme historique. [...]
[...] C'est seulement en 1986, deux ans après sa mort, que le livre est réédité avec une préface de Roger Chartier, qui admet que Le Temps de l'Histoire « est sans doute le premier livre écrit par un historien qui n'appartient pas à l'école où il manifeste une compréhension aussi vive de la rupture représentée par les Annales ». La déplétion du mode de pensée marxiste à l'orée des années soixante-dix et la remise en cause de l'État favorisent donc une histoire des mentalités revendiquée par les historiens des Annales, qui vont progressivement accueillir ou plutôt regagner les ?uvres de Philippe Ariès, portées par cette histoire neuve dans une période de médiatisation par les historiens. [...]
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