Philosophie politique, Rousseau, critique sociale, inégalités sociales, amour propre, état de nature, autrui, volonté générale, morale humaine, société humaine, éducation, mobilité sociale, Du contrat social, Émile ou De l'éducation, reconnaissance, citoyens, opinion collective, classe sociale
Pour bien comprendre les raisons qui incitent Rousseau à dresser un portrait profondément critique de la civilisation moderne, c'est-à-dire de l'organisation sociale et politique qui lui est contemporaine, il faut remonter aux principes de sa philosophie politique et morale.
C'est précisément le principe d'amour propre qui régit les rapports sociaux qui constituent les relations entre les Hommes qui lui sont contemporains, et c'est ce qui permet de comprendre la critique que Rousseau leur adresse. En effet, dans la civilisation moderne, les individus entrent dans un rapport de dépendance à l'égard de l'opinion, ce qui provoque une déviation de l'amour de soi (sentiment naturel de préservation de soi) vers l'amour propre, et soumet l'individu à la domination d'un pouvoir arbitraire : celui d'autrui, c'est-à-dire d'un individu, d'un groupe social, voire de l'opinion collective. L'individu social contemporain de Rousseau est donc caractérisé par un nombre disproportionné de désirs, qu'il est incapable de satisfaire, son pouvoir étant limité ; il s'ensuit pour lui un état de frustration permanent.
[...] Car ce sont les arts les plus communs, ceux qui fournissent la matière première de tous les autres arts, qui devraient bénéficier de la considération sociale la plus importante. C'est la logique de l'amour propre, celle qui cherche toujours à distinguer, qui conduit à cette valorisation erronée de ce qui devrait être considéré comme anecdotique. C'est en ce sens que, dans l'Émile, Rousseau favorise une éducation à rebours de l'éducation traditionnelle : une éducation qui cherche à maintenir et renforcer les principes propres à l'Homme naturel, une éducation qui valorise ce que dédaignent habituellement les élites. [...]
[...] L'individu social contemporain de Rousseau est donc caractérisé par un nombre disproportionné de désirs, qu'il est incapable de satisfaire, son pouvoir étant limité ; il s'ensuit pour lui un état de frustration permanent. En outre, il y a dans la société moderne une estime publique accordée à certains bien plutôt qu'à d'autres, et qui se trouve être inversement proportionnelle à l'utilité du bien. Le travail qui est directement lié à la satisfaction des besoins naturels (l'agriculture, l'artisanat, la maçonnerie, etc.), celui qui constitue l'activité la plus commune, est le moins estimé du public. [...]
[...] Le risque encouru par un individu socialement déclassé, est celui d'une perte d'humanité, d'une perte de sa qualité d'Homme. Le déclassement social, la dépendance et le mépris de soi doivent être évités. Or, si l'éducation que reçoit l'individu est strictement adaptée à la position sociale du groupe auquel il appartient, un déclassement lui ferait perdre tout l'intérêt de son éducation, qui était précisément ajustée à une position qu'il n'occupe plus. Éduquer un individu dans la position où il ne risque aucun déclassement social, lui permet d'être prêt à s'adapter à tout changement. [...]
[...] Cette ruine a donc un sens qualitatif très fort, puisque dans tous les cas, soumettre le commun au privé, c'est faire de l'État l'organe d'une volonté partielle, et donc nier l'État comme corps politique. Rousseau met en évidence le renversement de cette logique économique du profit en une logique politique d'asservissement. On change de l'argent en fers, et les fers sont ceux de l'esclave, puisqu'en abandonnant le terrain politique, le citoyen laisse le champ libre à une particularisation de la volonté d'État. [...]
[...] C'est parce que les individus se soucient d'abord de leurs intérêts qu'ils délèguent. Rousseau établit en outre que les causes économico-civiles de la dissolution du politique sont elles-mêmes des effets de causes qui sont politiques. Les causes économiques de la dépolitisation sont elles-mêmes les effets d'une politique déficiente. La qualité du politique cause la participation citoyenne, dont la qualité du politique dépend elle-même, selon un cercle vertueux ou vicieux. C'est de cette qualité du politique que va dépendre, chez les citoyens, l'importance relative mais aussi absolue du souci du privé. [...]
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